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Tout droit ou presque vers la mer

De Lausanne à Vintimille, récit d’une aventure de 1200 km à vélo, seule (ou peut-être pas tant que cela), avec une tente (plus ou moins imperméable).

Dangereux, imprudent me dites-vous? Mais c’est quoi la vie? Rester tranquillement dans sa routine et surtout ne pas se poser trop de questions? Et oui, les questions ça dérange, on se rend compte qu’on n’est qu’un pion dans une machine qui vous caresse dans le sens du poil mais vous flingue quand vous commencez à réfléchir. On fait les choses parce qu’on nous dit de les faire, on ne sait même pas pour quoi on les fait. On vit parce qu’il le faut, pas parce qu’on le veut. Si l’on s’ouvre et que l’on réfléchit sur le fonctionnement de notre société, on se rend compte que les décisions que l’on croyait prendre de notre plein gré n’étaient en fait qu’un chemin déjà tout tracé pour nous, afin que nous soyons le plus rentable possible. On nous met du spectacle et des illusions plein la tête pour qu’on ne voit pas ce qu’il y a derrière. Aujourd’hui, trop réfléchir est dangereux, les gens aiment bien leurs petites habitudes mesurées. Si on réfléchit on dérange. Beaucoup. Énormément. Pourquoi, en quoi mes points de vue vous dérangent-ils tellement? On doit être comme tout le monde, sinon on est rejeté. La différence bouscule, met mal à l’aise. Parce qu’elle met à jour des réalités qu’on avait cachées au plus profond de nous. Je rêve, je n’ai pas de notion de la réalité me dites-vous. Qu’est-ce que la réalité? Au fond, rêver, n’est-ce pas vivre? Un homme qui n’a plus de rêve, est-il encore vivant?

C’est sur cette réflexion que je m’élance, un matin pluvieux et venteux, avec mon vélo et les sacoches bien remplies. Au milieu de mes affaires empaquetées, trois cartes destinées à me guider durant ce périple. Je n’ai qu’une vague idée de l’itinéraire que je vais emprunter et j’ignore les endroits où je vais m’arrêter. Je ne sais pas où sont les campings, les épiceries… J’ai beau avoir l’impression de m’être contentée du strict minumum, le vélo me semble bien lourd! Il est vrai que les 15 kg des sacoches ajoutés aux 15 kg du vélo me rendent les côtes pénibles. A peine quelques kilomètres plus tard, mon cerveau commence à bouillonner: Suis-je certaine de vouloir partir? Pourquoi ne pas rester tranquillement chez moi, et suivre une routine confortable? Pourquoi venir tout chambouler dans ma vie alors que j’ai enfin trouvé un peu de stabilité? Pourquoi ne pas avoir choisi un itinéraire précis? Un sentiment de mal-être m’envahit… Il pleut des cordes, le vent souffle en sens contraire, mes habits sont trempes, il fait froid et le vélo est vraiment lourd, j’ai l’impression de ne pas avancer. Je crève une première fois, puis une deuxième fois, à peine après une trentaine de kilomètres parcourus. J’hésite à abandonner mon projet. Je repense à toutes ces personnes qui m’ont dit que c’est une folie, que j’ai besoin d’un environnement stable et que partir seule va me détruire psychologiquement. NON Je repars sur mon vélo, et continue la route. J’essuie mes larmes et commence à chanter, euphorique. Un sentiment de liberté m’envahit. Le goût de l’aventure me donne des ailes. Pourquoi certains de mes amis étaient-ils si inquiets de mon voyage? La peur profonde que je lisais dans leurs yeux m’intriguait. Et si c’étaient leurs propres peurs qui se réflétaient en moi? Accaparés entre facebook, la télévision, whatsapp et les études et/ou le travail, finalement, à quel moment est-on réellement seul avec nous-mêmes? On est envahit d’informations qu’on nous demande de bien vouloir croire les yeux fermés, mais quelle place ont nos réflexions, notre sens critique et surtout, quelle est la place pour l’imprévu, l’aventure? Evidemment aucune vu que ce n’est pas rentable… Et si la peur qu’inspire mon voyage n’est que la peur de se retrouver seul? De se rendre compte qu’on accepte de se faire diriger notre vie par la société? Quand on est jeune il faut faire des études, puis il faut travailler, et ensuite à partir de 60 ans on nous laisse plus ou moins vivre (parce que le système est gentil et tient à prendre soin de nous). Il paraît même que c’est pour notre bien!

Il pleut les trois premiers jours.

Je traverse les Chartreuses et le Vercors et en garde un souvenir très humide. Lorsque les personnes me voient, elles viennent me parler spontanément… je suis étonnée par leur générosité! Loin d’être seule, je rencontre beaucoup de compagnons de voyage et un certain nombre de cyclistes m’accompagnent au fil des kilomètres. Je parcours une centaine de kilomètres par jour, agrémentés de rencontres, de récits de voyage, de rires, de réflexions, de paysages magnifiques. Chaque soir je monte la tente, chaque matin je la plie et je continue ma route. Cela peut sembler monotone et pourtant je ne m’ennuie pas une seconde! C’est exactement ce que je recherchais: des belles rencontres, des beaux paysages et surtout un mode de vie qui n’est actuellement contrôlé par personne! Pas de cours, pas de papiers administratifs, pas de rendez-vous, pas d’internet, même pas un livre (strict minimum je vous avais dit

😉 )… Lorsque j’arrive à un camping et qu’il est encore tôt, ce sont les rencontres et les moments de partage qui occupent la majeure partie de mon temps! Beaucoup de gens ont des histoires extraordinaires à raconter, des parcours de vie dignes des supers héros… Et pourtant, ce sont des personnes que je ne remarque même pas lorsque je suis en Suisse, égarée dans mes préoccupations quotidiennes. Il y a si peu de place pour l’imprévu dans notre quotidien… Ah oui j’avais oublié, c’est normal, il n’est pas rentable…

 

Le soleil vient enfin m’accompagner et il ne me quittera plus. Je croise un chien errant blessé au sommet d’un col et lui donne mon pic-nique. Il n’y a pas d’habitation dans les environs et il fait une chaleur torride. De plus la région est très sèche. C’est le coeur brisé que je le laisse sur le chemin en espérant que quelqu’un de véhiculé s’en occupera. J’arrive dans l’après-midi en hypoglycémie (j’avais tout donné au chien) heureusement sans gravité. Je suis enfin au pied du Mont-Ventoux et j’aimerai le grimper demain mais mon genou droit est enflé et rouge. Malheureusement je boite et je dois y renoncer. Je suis déçue mais pourquoi ai-je tellement envie d’y monter? Peut-être pour pouvoir dire “je l’ai fait”? Ah oui ce besoin de reconnaissance, encore et toujours… Il reste du travail… Après une journée de repos à la piscine du camping je repars.

Je m’arrête une semaine chez ma soeur, dans le Verdon. Mon genou redevient normal.

 

Je finis par arriver à la corniche d’Or, au pied du massif de l’Esterel, le plus bel endroit de mon voyage. Je nage dans des criques paradisiaques. L’eau est transparente et je profite des lunettes de natation pour admirer les poissons (bon d’accord, les lunettes de nata, ce n’est pas vraiment le strict minimum). Il y en a partout, on se croirait dans un documentaire. Je cours sur des sentiers de roche rouge surplombant la mer et je fais quelques cols à vélo. Je continue ensuite ma route le long de la côte d’azur et lors d’un footing en bord de mer je croise un monsieur, Jean-Pierre, avec son chien, Museau. Il ne sait pas que je fais un voyage à vélo et pourtant il me dit spontanément: “Je n’ai qu’un conseil à te donner, il ne vient pas de moi: Je ne savais pas que c’était impossible alors je l’ai fait. Ne l’oublie pas.” Merci Jean-Pierre… Je ne l’oublierai pas…

 

Je continue sur la côte d’azur et fais des détours par le magnifique arrière-pays. Mon voyage se termine à Ventimiglia où rester en vie quand on est cycliste relève de l’exploit. Je rentre à contre-coeur en Suisse, le lendemain j’aurai une course de montagne, qui à ce moment-là ne me donne pas envie. Paraît qu’il pleut là-bas… Et effectivement c’est un temps automnal qu m’attend mais aussi une belle course dans la boue (je crois que je suis tombée dedans quand j’étais petite, j’adore la boue). Pourtant même en revenant en Suisse dans le train je fais spontanément plein de belles rencontres. Pourquoi les réserver aux voyages?

Je suis déçue de retrouver un décor familier et je ne vois plus sa beauté, alors que durant mon périple j’étais émerveillée par tout ce que je voyais, à l’affût des beaux paysages, des belles fleurs, …

Pourquoi ne pas chercher cette beauté, ces moments de partage, ces belles rencontres aussi chez nous, dans notre quotidien?

 

 

“Ne vous demandez pas de quoi le monde a besoin, cherchez ce qui vous fait vibrer, car ce dont le monde a besoin, c’est de personnes qui vibrent avec la vie.” Harold T. Whitman

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