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Le jour où… j’ai commencé la boxe

La rage, l’incompréhension, la déception mêlées à une tristesse indescriptible montent en moi. Mon kiné me regarde, s’aperçoit de mon état et prend un grand ballon de gymnastique.

 

« Tape dedans de toutes tes forces. »

 

Mes petits poings nus s’enfoncent l’un à la suite de l’autre avec vigueur et rapidité. Je mets toute mon énergie à défoncer la surface qui se déforme sous mes coups. Je repense à tout ce qui m’a blessée et frappe au fur et à mesure que je recrache le poison qui me ronge. Je laisse mes émotions remonter et sortir en puissance. Je m’arrête seulement lorsque mes bras sont ankylosés, épuisés. La haine que j’ai déchaînée laisse place à un certain apaisement et un sentiment de sérénité. Je quitte la balle des yeux et lève le regard. Il me suggère, doucement :

 

« Tu ne voudrais pas faire de la boxe ? Ça pourrait te faire du bien.»

 

Le tableau des sports à éviter avec ma pathologie cardiaque me revient en tête. La boxe, elle est dans la case rouge, tout en haut à droite : le sport le plus interdit de tous. Mes rapports médicaux pour ma maladie du tissu conjonctif se terminent presque tous par la conclusion suivante : « sport modéré et pour le loisir autorisés, exception faite des sports de contact et de l’haltérophilie ».

 

« ça me plairait vraiment… Mais je ne suis pas sûre que le docteur va être d’accord. »

 

L’entraîneur du club de boxe voisin, Jamal, est soigné au même moment dans le cabinet et les présentations sont faites. De manière tout à fait subjective et partiale, les quelques mots échangés, le calme qu’il dégage et la bienveillance qui émane autour de lui m’indiquent qu’il fait partie de ces personnes en lesquelles je peux faire confiance instinctivement. Question de feeling ou je ne sais quoi. C’est comme ça, je me fie toujours à mon intuition et pour le moment, elle m’a plutôt bien guidée.

Je descends un étage pour aller trouver mon docteur et m’assied sagement. Il sort de la consultation précédente et m’interroge du regard.

 

« Hum… J’aimerais commencer la boxe Thaï. Est-ce que ça serait possible ? »

« Non »

 

Il n’a pas hésité une seule seconde, la réponse tombe claire, comme un couteau. Je suis tellement déçue. Mon regard se trouble légèrement, je baisse la tête pour ne pas lui laisser apercevoir ma frustration. Sauf qu’il me connaît par coeur.

 

« Attends… ça pourrait te faire du bien pour la tête. Je vais en discuter avec Jamal. Ce sera uniquement dans un cadre extrêmement rigoureux et strict. »

 

Ces deux derniers mots me font froid dans le dos. Moi, la rebelle, la révolutionnaire, allergique à l’autorité et aux règles, amoureuse de liberté et d’aventure, les cadres je les envoie habituellement se faire voir. Sauf que ce docteur, je l’adore. J’ai une telle estime pour lui que je suis bien incapable de n’avoir si ce n’est que l’idée de briser sa confiance.

C’est ainsi que, parallèlement à l’écriture de mon livre, je commence mes premiers cours de boxe. Les blessures, les violences subies, mon cœur qui saignait, tous ces mots je les couche sur la papier, je raconte mon enfance et mon adolescence que je revis au fur et à mesure que je me replonge dans ces souvenirs cuisants. Je les transcende en frappant de toutes mes forces, mes deux poings serrés dans les gants de boxe. La misère vécue, la mort frôlée à plusieurs reprises, mon quotidien côtoyant la douleur, les humiliations subies, les fuites à répétition pour sauver ce qui restait de mon identité, les kilomètres de chemin parcourus pour me reconstruire du cadavre errant que j’étais devenue, je les frappe de plein fouet, je les affronte de pleine face. Je ne suis plus la petite fille qui se cache pour échapper, je suis la femme qui vient braver l’obscurité de son passé et se le réapproprier.

Jamal me regarde. Je suis en face de lui, les yeux emplis de noirceur, les mains frappant avec violence dans la petite protection rouge qu’il tient. Il m’interroge sans ébranler son calme

 

« Tu as de la rage ? »

« Oui »

« Ici, pas de problème. Tu pourras te libérer de tout ça. »

 

Et je continue à frapper encore et encore, à m’exorciser; non pas du démon que mes parents pensaient que j’étais, mais de l’amertume qui bouillonne comme un volcan dans mon ventre.

Et je continuerai à frapper jusqu’à ce que la dernière goutte de lave soit ressortie. Et sans aucun doute encore après, je frapperai, mes deux petits poings serrés luttant pour une vie meilleure.

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