Journal

Au Sri Lanka
en auto-stop


2018-2019

Je m’en vais…

En septembre, je quitte tout.

Le magasin dans lequel je travaille depuis quatre ans, mes potes en or, la petite chambre dans la ferme en haut de la colline, les médecins et les physiothérapeutes de pointe qui me suivent, le club de boxe auquel je tiens tant. Tout ce que j’ai construit petit à petit depuis tant d’années de galères, la stabilité que j’ai enfin gagnée après de rudes batailles, la bienveillance de mes proches, je les laisse derrière moi. Aujourd’hui, alors que mon corps est au summum de sa forme, que mon esprit s’apaise enfin, que mon passé, lentement, s’estompe pour laisser place à une nouvelle force, je m’en vais. Je vais me planter au bord de la route et lever le pouce pour le Sri Lanka.

Cette drôle d’idée, ce n’est pas vraiment moi qui l’ai choisie. Elle m’est tombée dessus, comme une évidence, sans trop me laisser le choix que cette obsession de m’abandonner complètement à la vie. De repartir sans rien, une fois de plus, la terreur en moins. Un nouveau départ, moins chaotique, tout aussi incertain, me confiant juste à ma bonne étoile, qui est d’une efficacité désarmante.

Cela a commencé par un message reçu par surprise un jour. “L’aventurière fauchée”. Une jeune femme, Sarah Gysler, dont je suivais les péripéties, me proposait qu’on se rencontre. On habite la même région, on a le même âge. Elle, elle est partie en stop et sans argent jusqu’en Colombie, et jusqu’au Cap Nord aussi. On n’a pas tellement eu besoin de se parler, le courant a passé de suite – D’ailleurs, elle vient d’écrire un magnifique livre: “Petite“, aux Editions des Equateurs.

Il faut que je parte. C’est une certitude.

 

A force d’être confrontée à la mort, à la violence et à la souffrance, j’ai eu de quoi réfléchir à cette vie qui menace sans cesse de me filer entre les doigts. Au temps qui passe, aux journées de travail qui finissent par toutes se ressembler et surtout à cette envie irrésistible d’aventures, d’émotions, de scintillements. J’ai 24 ans, seulement, mais je fais partie de ces personnes qui portent le poids de trop d’années, de celles qui ont déjà trop souffert. De celles qui ne croient plus aux fins qui se terminent bien, aux contes de fée qu’on raconte aux pauvres gens qui ont subi trop de désillusions pour oser encore s’accrocher à quelque chose.

Mon entourage est plus précieux que tout l’or du monde. Jamais je n’aurais imaginé rencontré des personnes aussi gentilles, généreuses, authentiques, bienveillantes… Chaque jour, je me sens mieux. Mais je reste marquée au fer rouge et je ne peux reprendre le cours d’une vie normale avec les milliards de questions qui tournent dans ma tête.

J’ai toujours fait partie de ces gens qui n’ont jamais calculé, se fiant à l’instinct, incapables de se plier à des règles ou à des lois, hurlant face aux injustices et révoltés contre ce système qui nous écrase. J’ai toujours fait partie de ces gens déchirés, incapables de fermer les yeux devant la misère, la prenant tant à cœur qu’ils se consument avec elle. J’ai toujours fait partie de ces gens qui veulent la paix sur Terre et avalent chaque jour l’amertume de la réalité. Mes efforts démesurés pour recoller les morceaux, m’impliquer outre mesure dans mon travail, tout ceci m’est revenu de plein fouet, me frappant, se moquant de ma naïveté, usant chaque dernière parcelle d’énergie qu’il restait en moi. Trop gentille qu’on me dit.

 

Tu vas te faire bouffer.

 

Mais je suis comme ça, je m’implique toujours avec ma démesure habituelle. J’ai passé mon enfance à faire pas assez bien. Je peine à me défaire de ce sentiment d’échec permanent que je lisais dans les yeux de mes parents, et de la peur des punitions terribles que cela engendrait.

 

On est une famille noble, il faut qu’on se distingue du reste de la société. On n’est pas comme eux.

T’es que de la vermine. Et la vermine, soit ça se rend utile, soit ça s’élimine.

 

Qu’ils aillent se faire foutre. Connards.

Si je reste ici, je vais crever. Aucune peine ne peut être comparée à ce qu’ils m’ont infligé. La douleur des deux opérations du cœur? Une anecdote.

Alors je m’en vais. Je ne veux plus seulement survivre. Je veux vivre avec toutes mes tripes, toute mon audace et de toutes mes forces. Et trouver un sens à tout ça. Pour revenir plus sereine, et tenter de lâcher sur le chemin la haine qui me ronge.

Pour tous ces gens qui m’ont tant donné. Et pour moi.

auto-stop, haine, maltraitance, myriam duc, révolte, sarah gysler, sri lanka, travail, voyage, voyage en stop

Made with Love - Copyright © 2015-2021 Myriam