Magnifique Turquie. Et quand tu réalises que t’es arrivé là… en partant de chez toi en auto-stop, c’est encore plus beau!
Le voyage continue… Actuellement la situation au Pakistan est délicate, je reste donc en Turquie le temps que ça se calme. Mais y a pire que de découvrir ce pays, non?
Le 24 septembre je suis partie. Aujourd’hui, cela fait déjà un mois que je parcours le monde avec mon sac sur le dos et Múki en compagnon. C’est peu dans une vie de routine, c’est beaucoup dans une vie de voyage. J’ai vécu de multiples expériences, j’ai rencontré de nombreuses réponses à mes questions et trouvé le chemin vers la sérénité qui me tenait tant à cœur… alors le moment est venu de partager quelques anecdotes avec vous!
Auto-stop, à pied, bateau-stop. Le bus à l’intérieur des grandes villes comme Istanbul et une fois pour sortir d’un coin perdu sans âme qui vive. Sans doute que je ferai un bout à vélo quelque part. J’ai essayé le tracteur-stop mais il n’allait jamais plus loin que le champ d’à côté!
Hey svp! Arrêtez-vous ! Hey Hey!
EXTRAITS DE VOYAGE
Allemagne
Heureuse méprise
«Entschuldigung… können sie mir helfen?»
Je m’adresse à un groupe de camionneurs en train de partager un café à l’entrée d’une station essence de Munich. J’essaie depuis une bonne heure de sortir de cette ville pour prendre la direction de l’Autriche, sans succès. Les grandes agglomérations, c’est le pire cauchemar des autostoppeurs. On n’en sort jamais et les rares voitures qui s’arrêtent ne vont jamais dans la bonne direction… Une vraie fourmilière! Je leur montre le bout de carton gribouillé que je tiens entre mes mains. Ils se lancent dans de grandes explications animées sur l’itinéraire à suivre pour parvenir à l’entrée de l’autoroute. Je n’y comprends rien et je regrette amèrement de ne pas avoir mieux appris mes vocabulaires d’Allemand à l’école. Gênée, je me contente de les remercier. L’un deux s’approche vers moi et me tend la main, paume ouverte vers le ciel.
«Geld, Geld.»
Je suppose qu’il souhaite un pourboire en échange des explications. Je me méfie d’eux.
«Nein, nein. Kein Geld… Danke für alles.»
Il me glisse alors 30 euros dans la main. Je me rends compte de ma méprise et m’empresse de les lui rendre. Il refuse catégoriquement, et m’offre encore un café avant de demander à l’un de ses collègues de me conduire à la première station d’essence de l’autoroute.
Je suis émue par tant de gentillesse… Ce n’est que le troisième jour de mon voyage.
Rencontres à l’Oktoberfest
Croatie
Etranges rencontres
Avec Elias, on attend à la sortie de l’église pour demander au prêtre si l’on pourrait dormir avec nos sacs de couchage sur le sol du grand bâtiment annexe. Une jeune propose de lui demander à notre place, parce qu’elle le connaît bien. Elle ressort de l’église toute désolée. A peine est-elle sur le perron que derrière elle la lourde porte en bois est fermée puis verrouillée. Je suis surprise qu’on ne soit même pas venu voir à quoi on ressemblait. Tout un petit groupe de personnes se forme autour de nous et ils nous grondent comme des enfants. «C’est la colère de Dieu, vous devez rentrer chez vous! Votre voyage est inconscient, rentrez chez vous et priez Jésus!»
Ils discutent entre eux pendant longtemps, en Croate, alors on ne comprend rien. Ils nous annoncent finalement qu’ils nous ont trouvé un appartement entier de libre et qu’un repas chaud nous attend chez les parents de l’une d’entre eux. On n’en aurait jamais espéré autant. On mange tout ce que l’on peut et ils nous offrent de grandes réserves de nourriture pour la route. La jeune femme nous raconte qu’elle avait une maladie incurable des muscles et que grâce à Jésus, elle a guéri. Elle nous engueule encore une fois de notre inconscience en nous ordonnant de rentrer dans nos pays respectifs. On décide néanmoins de reprendre la route le lendemain, songeurs, gênés, et avec un sentiment d’inconfort dont on peine à se défaire.
Albanie
Apprentissage de la simplicité
Cinq jours. C’est le temps que je passe auprès d’une famille modeste en Albanie. Rencontrés au hasard de la route, ils m’ont spontanément offert l’hospitalité. Leur maison? Un genre de mobile-home bricolé avec du bois, du sagex et des cartons. Le toit est en tôle. L’eau courante et l’électricité sont présentes en alternance. Autour du logis, on trouve des services de réparation de voitures et des décharges sauvages, ainsi que bon nombre de maisons dont la construction a été entamée avant d’être laissées à l’abandon. Les deux filles vont à l’école la semaine, tandis que le week-end, elles font principalement le ménage et la cuisine. Je propose maintes fois de les aider, sans succès. Ici, les invités sont sacrés.
Inquiets pour ma sécurité, je ne suis pas autorisée à m’éloigner seule. Je passe ainsi la plupart de mon temps assise, à observer ce qui se passe autour de moi, à manger la délicieuse nourriture qu’on me prépare et à me reposer. Autant dire que c’est un véritable challenge pour la boule d’énergie que je suis… C’est avec eux que j’ai mon deuxième cours de conduite de voiture et la plus grande leçon de vie en voyant ces jeunes travailler sans relâche, vivant simplement et pourtant si heureux, si généreux. Je découvre leurs amis, leur quotidien… L’un d’eux m’interroge:
«Toi, tu es née en Suisse. Moi, en Albanie. Tu as mille possibilités de plus que moi grâce au pays dans lequel tu as grandi. Je peux travailler 24/24 tout ma vie et jamais je n’aurai la qualité de vie que vous avez là bas. Expliques-moi? Quel mal est-ce que j’ai fait? Quelle erreur ai-je commise? Je travaille dur, je vis honnêtement. Je suis simplement né dans le mauvais pays, et il n’y a pas de justice là dedans.»
Je reste muette. Bam. Une grosse claque dans ma figure. Une de plus dans mon voyage.
Une partie de la famille (ici, devant la maison de la tante) qui m’a accueillie
Une dame en or
Elle me regarde de ses deux grands yeux pétillants d’étincelles. Cela fait cinq minutes que je tente de déchiffrer le discours d’une dame relativement âgée rencontrée au hasard du chemin, en Albanie. Malgré mes efforts, je ne comprends rien à ce qu’elle me raconte. Je suis arrivée il y a une semaine dans ce pays, et hormis quelques mots de base, mon vocabulaire est proche du néant.
«No comprendo, sorry… English?»
Ses yeux s’illuminent d’autant plus, elle rit en voyant ma mine dépitée. Elle pose sa main gauche sur son cœur et de l’autre, pointe l’index dans ma direction.
«You, very good. You, very very very good person.» Elle rayonne comme un soleil.
«Faleminderit». Les larmes embuent ma vision. A mon tour je pose ma main sur le cœur avant de l’ouvrir dans sa direction.
Elle fait demi-tour en riant, heureuse. Je me sens enveloppée d’une douce chaleur et ma motivation remonte en flèche. Je reprends mon sac sur les épaules et continue de marcher.
Istanbul
Une histoire de poisson
La mosquée que je suis en train de visiter est magnifique. C’est la première fois de ma vie que je rentre dans l’une d’entre elles. Je suis dans la partie pour les touristes, séparée de la partie pour les prières par de larges bandes. Comme dans tous les lieux religieux, j’éprouve un immense respect et je me sens toute petite. C’est bien différent des églises, il y a un grand tapis au sol où se mélangent joyeusement enfants qui courent et adultes qui prient ou qui discutent entre eux, en cercle. Je remarque une petite pièce à part destinée à informer sur l’Islam ou à répondre aux questions éventuelles. Je jette un coup d’œil à l’intérieur. Un homme est en pleine discussion avec un couple. Je reste debout perplexe, hésitante, devant la porte fermée. Cinq bonnes minutes plus tard, je me dis que mon voyage est une recherche, et que ce serait vraiment dommage de ne pas écouter ce qu’il aurait à me dire. Je rentre dans la pièce tandis que le couple s’éclipse. Je fais un très bref résumé de mon voyage et des raisons qui m’ont poussée à partir.
«Imagine un poisson dans un lac sans requin. Il vit sa vie tranquillement et confortablement et ne se pose pas de question car il ne manque de rien et ne connaît pas le danger. Il mourra de vieillesse sans avoir guère évolué depuis sa naissance. Maintenant, imagine-toi un poisson dans une mer infestée de requins. Il va devenir vif, fort, intelligent. Chaque jour il va développer ses qualités et quand il mourra, il aura beaucoup évolué. Pour toi, c’est la même chose.»
A cet instant, je ressens une paix immense. Celle d’avoir enfin donné un sens à ce que j’ai vécu. Une douce sérénité m’envahit. Je me surprends à être reconnaissante pour mon passé, qui m’a tant éprouvée mais qui me permet de me sentir si forte aujourd’hui.
«Va chercher encore plus loin, n’écoute jamais une seule personne et surtout reste toujours libre. Libre de ton corps, de ton esprit et de tes pensées. Lis beaucoup, découvre, explore et trouve ton chemin. Bon voyage!»
Je me confonds en remerciements et ressors, apaisée.
Turquie
Pose ton sac et viens me baiser
«Tu poses ton sac dans ta chambre d’hôtel et tu viens baiser avec moi. Je veux du sexe avec toi. Je veux te baiser. Tu m’excites.»
L’hôtel glauque où il m’a amenée m’effraie. Je suis choquée, dégoutée, j’ai envie de le tabasser. La rage brûle en moi, celle d’être considérée comme un simple bout de viande. Je lui crie en m’enfuyant.
«Vous faites honte à Allah! Vous êtes dégueulasse!».
«C’est pas ma faute, je suis seul. C’est pas ma faute!»
Une fois dans la rue, je marche, la tête haute. Il me rattrape. Je me précipite vers un groupe de jeunes travaillant dans un bar pour leur demander de l’aide. Lui, il a disparu. On me sert un thé et Nurdan, la seule employée qui parle Anglais, m’offre l’hospitalité pour la nuit. Elle a 18 ans et travaille tous les jours de 14h jusqu’à 1h du matin. Pas de week-end, pas de vacances. Son rêve? Voyager, partir à l’aventure, découvrir le monde et surtout la France, parce que le Français «ça sonne comme une chanson douce».
Son patron est athé. Il éprouve une aversion profonde envers toutes les religions et ne croit en aucun Dieu. C’est un artiste, tout le café est décoré de mille couleurs, de plantes, et chiens, chats et oiseaux y ont élu domicile. Il m’explique que selon lui, il n’y a aucun Dieu.
«Mais alors quel est le sens de la vie?. Ça sert à quoi de vivre s’il n’y a rien, après? D’où vient le monde? Comment pouvez-vous expliquer tout ça?»
«Tu parles de choses passées, et de choses futures. On s’en fout car ni l’un ni l’autre n’est la réalité! La vie, c’est maintenant. Et maintenant, je me sens heureux et libre. Pourquoi donc est-ce que je me préoccuperais de hier ou de demain? Et pourquoi est-ce que je croirais en un paradis alors que notre Terre est si belle. Nous avons tout ce qu’il nous faut pour faire que le paradis soit ici, mais l’Humain est stupide.»
Après cette discussion, je retourne vers Nurdan. C’est instinctivement que je lui propose de venir quelques jours avec moi, si le cœur lui en dit, alors que je m’étais jurée de continuer la route seule. On dort chez elle. Le lendemain matin, elle prépare son petit sac à dos et m’annonce qu’elle va m’accompagner. Elle fait ses adieux à ses parents, ses sœurs et son patron. On lève le pouce, à deux. Elle qui n’a jamais quitté sa famille et n’a jamais voyagé, la voilà partie pour d’incroyables découvertes!
Réflexions
Il m’aura fallu un mois de route pour trouver les réponses à mes questions et la sérénité que je cherchais depuis si longtemps. Aujourd’hui, j’ai conscience de l’immense cadeau que toutes ces galères vécues m’ont apporté. Je suis tellement fière de m’être battue pour m’en sortir mais surtout, je suis si reconnaissante de la chance que j’ai. Celle d’avoir eu les soins médicaux dont j’avais besoin, celle d’avoir toujours été guidée et celle d’avoir tant reçu… Il faut de l’ombre pour voir la lumière, et je comprends profondément que c’est la misère subie qui me permet d’être heureuse. Essayez de dessiner la flamme d’une bougie au crayon: sans trait noir sur le papier, il n’y a rien d’autre qu’une feuille blanche. Je ne ressens plus de haine envers mes parents.
«Ils ne t’ont pas respectée? Il faut toujours rester en paix, même dans ces cas-là. Mais avant tout, il faut que tu te protèges, que tu veilles à garder ton intégrité et ta liberté avant toute autre chose. A ce moment-là, tu pourras continuer à être bienveillante même envers ceux qui t’ont meurtrie car jamais ils ne pourront te blesser.»
C’étaient les paroles d’un sage rencontré en chemin. C’était la clé qu’il me manquait. Elles raisonnaient étrangement avec les dires de Jamal lors d’un cours de boxe :
“Il ne te sera pas donné à vivre des épreuves que tu ne peux surmonter. Si tu dois faire face à de grandes difficultés, c’est que tu as la capacité de les affronter. Une expérience qui te semble mauvaise peut en réalité être bonne pour toi, tout comme l’inverse. Regarde la force que tu as aujourd’hui.”
“Protège-toi à chaque instant ”
Il m’avait déjà donné tous les outils pour transformer ma haine en paix intérieure. Pourtant c’est la distance et le recul que m’ont apporté le voyage qui m’ont permis d’y méditer et de les comprendre. Je décide de continuer la route pour le Sri Lanka afin de mettre ce que j’ai appris en perspective et de continuer de découvrir à chaque instant.
Ce qui est beau quand on voyage sans planning, sans attente et sans contrainte de temps, c’est que chaque jour est un cadeau. A chaque instant je continue de m’étonner devant tant de générosité, de gentillesse, d’ouverture d’esprit et je vis des expériences bien plus incroyables que toutes les vacances que j’ai jamais eues!
Hier par exemple, on s’est fait invité sur l’immense voilier d’un architecte. On?! Je nous vous l’ai pas encore annoncé, mais Nurdan, une jeune femme turque de 18 ans qui m’a hébergée, à décider de continuer quelques temps la route avec moi et ainsi réaliser son voeu le plus cher… voyager!
Non, je ne m’entraîne pas à tuer un conducteur qui serait trop tactile mais à garder une bonne qualité de vie malgré ma maladie, en m’entraînant dur (et aussi parce que j’adore ça ).
Hier, je suis arrivée à Istanbul et je suis tombée amoureuse de cette ville, de la gentillesse de ses habitants et de sa beauté ! J’y reste quelques jours pour faire la demande de visa pour l’Iran. Trop heureuse de mon voyage!
J’ai tourné et retourné cette question dans ma tête, elle m’a hantée durant des jours et des nuits. J’ai galéré tant d’années à construire le peu de stabilité que j’ai pu obtenir, alors pourquoi tout quitter pour partir dans l’inconnu? J’ai fini mes études, trouvé un travail qui me plaît et je me suis entourée de personnes en or, celles qui aiment avec le cœur, de vraies lumières. Je pourrais faire mon permis de conduire, emménager dans un appartement, choisir cinq semaines de vacances dans l’année et commencer – enfin – une vie ordinaire. Finies les galères pour trouver de quoi manger et où dormir, la solitude, la peur, les cauchemars. Un quotidien bien rodé, une stabilité douillette me tendent les bras. Pourtant, si j’écoute mon cœur, il reste un grand vide au fond de moi. Je fuis les règles et les principes, j’ai une aversion avérée pour les cadres, les préjugés et les clichés. Vous savez, les bonhommes qu’on place dans des cases? Ces gens qui ne collent pas dans la place prévue, ceux dont on se moque lorsqu’ils ont le dos tourné… C’est eux que je veux rencontrer, ceux que l’on perçoit comme différents, bizarres, inadaptés. J’ai grandi soumise à une seule manière de penser, des plus exiguës. Le monde est grand, riche de cultures et de philosophies différentes. A mon sens, le meilleur moyen de compléter ma construction personnelle est de plonger dans cette océan de couleurs et de contrastes, de m’adapter, de confronter sans cesse mon point de vue et ma vérité personnelle à d’autres. Ce n’est pas facile, ce n’est guère reposant et bien moins confortable que la routine du quotidien qui m’attend en Suisse. Mais c’est la voie que je choisis aujourd’hui, pour grandir et surtout ne pas m’enliser dans mes principes. Je réfléchis depuis de nombreuses années à une phrase dite par Gandhi:
La règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité et sous dans angles différents.
Pour être complètement honnête sur les raisons de mon voyage, je dois aussi parler du feu qui brûle dans mes tripes. Celui nourrit par la rage que je ressens envers mes parents, envers ma mère surtout, et qui me consume chaque jour un peu plus. Il est tapis au fond de moi, parfois silencieux, parfois brûlant. Dans ces moments-là, je ressens une terrible douleur. J’ai l’espoir que ce voyage me permette de prendre le recul nécessaire pour faire quelques pas de plus sur le chemin qui mène au pardon, et à l’acceptation. Je m’en vais chercher la paix intérieure au coeur de la simplicité et de la pauvreté, loin des grandes théories vides de sentiments.
Départ
Partir, tout quitter… Ce n’est pas à l’école qu’on nous apprend comment gérer ce genre de situation. Dans le domaine, à force, j’ai pris de l’expérience, et je crois bien que mes amis aussi. Peut-être s’habituent-ils à me voir m’en aller avec l’incertitude de savoir s’ils me reverront, et quand. Que ce soit lorsque je suis partie me faire opérer du cœur, lorsque j’ai voyagé seule avec mon vélo et ma tente ou lors de mon périple solitaire sac au dos au fin fond de Madagascar, ce n’est pas la première fois que je me retrouve confrontée à ces au revoir délicats, aux émotions contradictoires qui m’envahissent. Les larmes au coin de leurs yeux, les étoiles chez d’autres, leurs inquiétudes, l’euphorie, l’adrénaline du voyage et le petit pincement au cœur lorsque je leur lance un dernier regard et que j’imprime précieusement leur sourire dans ma mémoire; ils seront ma potion magique lorsque je traverserai des moments difficiles.
Les gens sont fous aujourd’hui, ils ont peur des autres.
Le père d’une amie me glisse ces mots quelques jours avant mon départ. Ils sont tellement vrais. A croire les dires de certains, je pars au suicide. Le monde est terriblement dangereux, et il va m’engloutir. Alors certes, il y a sans doute plus de risques de traverser les pays en stop que de regarder la télévision sur son canapé, mais alors que fait-on? Pour le moment, je ressens cette urgence de vivre, et j’ai une conscience particulière de la fragilité du fil auquel tient ma vie.
Sur la route
J’ai 24 ans. J’ai démissionné de mon travail, quitté la chambre dans laquelle je vivais, enlevé mes papiers de Suisse. “Globe-trotteuse” c’est ce que la dame du bureau a écrit comme nouvelle adresse.
Il m’aura suffit de penser une dernière fois à tout ce que j’ai galéré ces dernières années pour ne plus hésiter, lancer mon sac à dos le plus robuste sur mes épaules et partir le sourire aux lèvres, sans attente, ouverte à l’inconnu qui s’étend devant mes pas, avec une aveugle confiance dans la vie. J’ai embarqué dans mes affaires mon petit paresseux en peluche Múki – pratique pour voyager parce qu’il dort tout le temps – levé le pouce au bord de la route et j’ai attendu une dizaine de minutes avant qu’une camionnette s’arrête pour m’emmener sur les premiers kilomètres. La boule d’émotions dans mon ventre disparaît tandis que je raconte avec enthousiasme mon projet au conducteur.
Les trois premiers jours, j’ai rejoint Crissier, puis Zurich, à Zagreb, visité l’Oktoberfest de Munich, mangé des biscuits autrichiens et dormi dans un camion. Múki et moi, on s’attendait à galérer pour trouver de quoi se nourrir et où loger avec notre budget serré. Pas un sou en poche, et pourtant, je n’ai manqué de rien. Au besoin, j’ai une réserve d’urgence sur mon compte en banque mais je n’ai pas touché ma carte pour le moment. Les gens que je rencontre m’offrent spontanément le repas et le gîte pour la nuit, quand ce n’est pas de l’argent. Sans doute que le sourire de Múki – même quand il dort – n’y est pas pour rien. Arrivée à Zagreb, grosse déception. Après trois heures d’attente, je suis toujours plantée en plein soleil, au bord d’une station d’essence, et je n’ai pas avancé d’un seul mètre. Un jeune homme arrive, grand sourire aux lèvres malgré son corps courbé sous le poids de son énorme sac à dos, qui doit bien faire le double du mien. Il s’appelle Elias, vient de Berlin et se dirige sur Athènes. Il a pris trois semaines de vacances pour son périple. Il est à la recherche de quelque chose lui aussi, même si je ne saisis pas réellement quoi.
J’aimerais retrouver une petite voix dans ma tête que j’ai perdue.
C’est comme ça qu’il m’a présenté la raison de son voyage, et il ne m’en a pas dit plus. Ce n’est pas nécessaire. On décide de continuer la route ensemble.
A partir de ce moment-là, on a attendu plus longtemps sur le bord des routes que quand j’étais seule, galéré un peu plus pour trouver où loger et passé quelques nuits dehors dans les sacs de couchage. J’ai réalisé, dépitée, que mon matelas de sol était percé, que mon mug sent encore l’ail une semaine après qu’on me l’ait rempli de pâtes – malgré tous mes efforts pour le laver – et que j’ai oublié de prendre mon bonnet. Rien de bien grave, et loin de la mort imminente que certains m’ont prédite.
Il y a du bon et de la douceur dans le voyage à deux. On n’est plus seul lorsqu’on est confronté à un pépin, il y a un air d’insouciance et de vacances. On vit une expérience terriblement excitante, un peu comme dans les émissions de télé-réalité au cours desquelles on doit rejoindre un point A à un point B avec trois fois rien, et s’en est presque amusant. J’apprécie grandement la découverte des côtes adriatiques avec mon nouveau compagnon de route mais mon intuition me souffle qu’il est nécessaire que la suite du voyage, je la fasse seule. Pour aller plus loin au fond de moi, il faut que j’aille creuser là où ça fait mal, très mal, et que je sorte entièrement de ma zone de confort.
Je continue une semaine avec Elias et décide finalement de partir de mon côté, émue par la simplicité et l’ouverture d’esprit des Albanais. Je poursuis ma quête seule, face à moi même et aux rencontres qui guident ma route. Je me plonge profondément dans ce pays qui m’hypnotise par son hospitalité et sa joie de vivre malgré sa grande pauvreté. Je tente de percer le secret de ses habitants et m’immerge dans leur quotidien. A la suite de cet apprentissage, je décide de reprendre la route. Demain, je rejoindrai la Grèce avant de me diriger sur Istanbul, la Turquie, l’Iran, le Pakistan, l’Inde puis le Sri Lanka. A moins que mon coeur ne me guide ailleurs.
Rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir mon carnet de voyage, les portraits de mes rencontres et les aventures de chaque jour!